- « Benjamin, es tu intéressé pour lancer la mission à Haïti sur un ou deux mois ? »
Bien sur, face à une telle question on est forcément touché par l’ampleur de ce désastre sans aucune mesure. Par une souffrance individuelle multipliée.
J’ai débarqué avec mon T-shirt et mes bateaux le 13 décembre à l’aéroport de Roissy en provenance du Tchad. Les premières neiges parisiennes. Après un an de mission à l’Est du Tchad, je reviens fatigué avec pour ambition de me retrouver chez moi, de revoir les miens avec au cœur la satisfaction d’une expérience menée au bout. Noël. La famille. La bonne bouffe...
Mais c’est une fois posé, atterrit, essayant doucement de me recréer une vie dans ma ville avec pour ambition de retrouver un travail en tant qu’architecte... que l’appel de Haïti se fait.
Je ne suis pas parti au Tchad pour sauver le monde, ni pour faire carrière dans l’humanitaire. J’ai juste fait le choix d’essayer d’exercer ma profession d’une autre manière, plus près des bénéficiaires en réponse à des problèmes concrets et urgents, de façon plus solidaire. Je croyais en la nécessité d’une vrai solidarité mondiale pour lutter ensemble contre des injustices flagrantes (pauvreté, violence, conditions de vie, conditions de soins, la condition féminine...).
Mais je pense que cet engagement peut aussi se passer ici au pied de nos maisons. Je crois aussi que c’est important de garder l’envie d’intervenir dans ce monde d’injustice, c’est sain de vouloir bondir au secours de sinistrés de Haïti, du Yémen...
Mais que tout cela ne m’empêche pas de me construire moi même. J’essaye de faire le point sur ce que peut être, pour moi, une vie solidaire, ouverte sur l’autre. Je ne crois pas en l’engagement total, au don de soi... La première vie qui est mise entre nos mains c’est la notre, et c’est de notre devoir d’en prendre soin. Aujourd’hui, je sens que ma construction personnelle est ici.
Non, je ne partirai pas à Haïti ni ailleurs.
Ce passage dans le monde de l’humanitaire n’est certainement pas une simple parenthèse. Elle n’a pas servi à me déculpabiliser par rapport à un monde en souffrance. Au contraire je souhaite qu’elle ne soit qu’une étape. Qu’elle me serve à ne pas oublier que je ne peut pas vivre sans mon environnement immédiat ou moins immédiat. Pas plus que mon environnement ne peut prendre de sens sans moi.
Je souhaite que cette expérience puisse m’aider à trouver un équilibre dans ma vie entre ma construction personnelle et mon apport au monde.
Mais n’oublions pas le concret.
Qu’est ce que je retiens ?
J’ai une véritable émotion quand je repense à Bahaï, à Abéché. A ces existences qui son restées la bas. A cette région du monde qui voit toute son énergie dépensée dans le seul but de rester en vie. Dans ce monde ou la vie peut parfois avoir tellement peu de valeur. Ou l’on peut vivre sans connaître d’amour.
Je me rappelle notamment une certaine honte quand un de nos gardien, Adoum, un jeune lycéen de 20 ans plein de vie, éduqué, d’une gentillesse et d’une ouverture assez rare, me choquait par des propos sur sa vision de la femme, sur la violence. Il m’avait déçu. C’était un jugement de ma part.
Quelques semaines plus tard, il me raconte une partie de son enfance. Une fille sudiste au Lycée d’Abéché qui se faisait agresser par des lycéens Abéchois. Adoum intervient (1m90, ceinture noir de Kun Fu). Les jeunes laissent la fille.
Plus tard, les familles interviennent violemment. Adoum est mis en danger. Sa famille l’envoi dans le Sud pour deux ans le temps que l’affaire s’étouffe pour lui éviter la vengeance et l’assassinat.
Dans le sud, un jour, des hommes armés débarquent pour régler des comptes avec les musulmans du nord. Son oncle (militaire) intervient, Adoum a le temps de s’enfuir par l’arrière de la concession et de se cacher.
2006 à Abéché. Les rebelles débarquent dans la ville. Des combats ont lieu dans les rues. Son père n’est pas la, c’est à lui que revient de défendre sa famille.
2007 il se fait braquer à la kalachnikov par un bandit qui veut lui voler sa moto. Il résiste, refuse de donner la moto.
E ça ne s’arrête pas la. Est ce un miracle d’être encore en vie à 20 ans au Tchad ?
Ce gosse, à vingt ans à peine, d’une famille plutôt favorisé a vécu des choses incroyables, Il a été confronté à une violence incroyable, à sa propre mort...
Et moi, qui suis je pour le juger ? Pour condamner sa vision de la vie et de la mort ?
Comment puis je avoir la prétention de lui donner des leçons de vie ?
Un mot a pris une autre signification pour moi. Le mot : « justice ».
Comment peut il être possible qu’une telle injustice puisse vraiment exister dans notre monde ? Comprenez moi bien, je ne porte aucune accusation, je constate et je ne comprend pas. Comment une telle injustice peut elle exister entre un Adoum et moi ? Je ne parle pas simplement de la division entre pays riches être pays pauvre, mais surtout de choses tellement plus importantes que l’argent : l’amour parental, l’amour entre un homme et une femme, la violence, la création, l’amitié...
J’ai appris qu’il y a des choses que je prenais pour évidentes et qui ne le sont pas.
Par exemple, qu’un homme et une femme puissent se rencontrer et tomber amoureux l’un de l’autre. C’est une base. Et pourtant, il existe des endroits ou ce n’est pas possible.
Pour préserver un équilibre entre soi et le monde, il est important de ne pas se culpabiliser, ce n’est pas un sentiment utile. Mais il est aussi important aussi de regarder en face, de ne pas baisser les yeux.
Alors à tous ceux qui ont été mon environnement immédiat pendant cette année, je dis un grand merci : Ahmat, Hussein, Adoum, Mahamat, Oumar, Ibrahim, abbacar, Maroa, Marine, Wilfried, Tom, Lucile, Thibaud, Laurent, James, Jean Yves, Mathieu, Michel, Tsedeye, Sarah, Brook, Arsène, Nina, Francis, Materne, Tizié, JC, Hassan, Sadjina, Boucar, Adamou, Issa, Jérôme, Frédéric, Doumdoum, Jérôme, Alex, Serge, Abbacar, Ibra, Xavier, Perrine, Jean Martin, Henrique, Dany, Brenna, Georgio, Curtis, Francois, Tariq, Fred, Pere Joel, Myriame, Alexandre, Julie, Marjolaine, mes parents, mes grand parents, Amélie, Domitille, toute la famille, Gaétan, Alex, Emilie, Adriel, Melinda, Nath, Nono, Vero, nico, Mathilde, Olivier, Adeline, Nicolas, Sophie, Aurélia, tatasasa, Amandine, Emilie, Sophie... Et je m’arête la mais j’y joins aussi tous les autres, ainsi que tous ceux qui ont suivi ce blog.
dimanche 31 janvier 2010
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Magnifique post qui me rappelle tellement de souvenirs...Abéché a été une belle expérience pour moi mais je crois que si elle a été si belle c'est grâce aux personnes qui ont fait partie de cette aventure. Toutes ces personnes me manquent aujourd'hui.
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